Présentation
Textes réunis et préfacés par Muriel Djéribi-Valentin
C'est le 26 mai 1828, entre quatre et cinq heures de l'après-midi que Kaspar Hauser fit son apparition sur une des places de Nuremberg. Agé de dix-sept ans, il venait au monde après avoir été enfermé dans un cachot et maintenu dans l'obscurité depuis son plus jeune âge. Nourri d'eau, de pain et d'orge, et drogué à l'opium pour être nettoyé et changé, il ne put jamais voir celui qu'il appelait l'homme-qui-a-toujours-été-avec-moi , la seule partie tangible de l'énigme que Kaspar incarnait et qui le maintenait en vie dans cet état au prix d'une tenace vigilance tout aussi énigmatique.
Or, voilà que cet homme venait de le relâcher dans la ville de Nuremberg où il se retrouvait hébété et titubant, une lettre à la main adressée au commandant en chef du 4ème escadron du 6ème régiment de chevau-légers auquel, comme le dit le contenu de la lettre, son géniteur aurait appartenu. Ainsi apparaît-il sur cette place de Nuremberg, muni des seuls mots répétés comme une litanie : Cavalier veux comme père été , ainsi que de quelques notions d'écriture qui lui permirent de porter à la connaissance de tous le nom qui devint le sien : Kaspar Hauser .
Ce volume regroupe de larges extraits de l'observation incomparable d'Anselm von Feuerbach qui nous renseigne, avec la plus grande précision, sur l'état de Kaspar et les progrès incroyables qu'il accomplit à partir de sa libération. Feuerbach était venu à Nuremberg, le 11 juillet 1828, à la rencontre de ce cas unique qui défraya la chronique allemande entre 1838 et 1833, date de l'assassinat de Kaspar qui ne fit qu'épaissir une énigme dont le mythe s'empara pour en faire un des mystères humains les plus poignants.
Rien d'étonnant à ce que Françoise Dolto accepte de préfacer une traduction française de ce document incomparable, publiée en 1985 aux éditions Vertiges alors qu'à la même époque, aidé de son éditeur, elle tentait dans un dialogue avec lui, émaillé de très nombreuses occurrences à Kaspar, de donner corps à son propre témoignage sur la solitude humaine qu'autrement elle disait destiné à la corbeille à papier. Celle qui a bouleversé la représentation qu'on se fait du monde de l'enfance ne put que s'émouvoir du crime qui consiste à faire vivre et grandir un enfant sans air, sans espace, sans relation, sans communication avec les autres enfants de son âge ni avec la société. Cette préface ouvre ce petit volume qui se veut un témoignage contre ce qu'elle nomme crime contre l'enfance .